Benoît Coeuré speaks on central bank digital currencies

Interview (only available in French) with Mr Benoît Cœuré, Head of the BIS Innovation Hub, in L'Express, conducted by Mr Raphaël Bloch and published on 12 November 2020.

BIS speech  | 
13 November 2020

Après la Chine, l'Europe et les Etats-Unis s'intéressent désormais aux monnaies numériques. Pourquoi maintenant ?

 Nous vivons un changement important dans les paiements. Sur le papier il n'y a rien d'extraordinaire car  au cours de l'histoire, les banques centrales ont toujours accompagné l'évolution des technologies et de la société. Mais là le changement est rapide, notamment parce que cela fait trente ans que l'univers des paiements avait peu bougé. Les choses avaient évolué pour les clients « de gros », du côté des banques centrales et des banques commerciales, mais n'avaient quasiment pas bougé du côté des clients. 

 En France, par exemple, il y a encore quelques années, les instruments de paiements disponibles étaient encore le cash, les chèques et les cartes de crédit, comme dans les années 1990. Et ce constat est valable partout sur la planète. Dans ce domaine, le monde bancaire a été innovant il y a trente ans mais s'est endormi sur ses lauriers. La technologie est venue bouleverser tout ça.

 Bouleverser quoi exactement ?

 L'innovation s'est d'abord manifestée du côté des consommateurs. Ce sont eux qui donnent le tempo. Tout ça a commencé avec Paypal au début des années 2000. Ensuite il y a eu Apple Pay, Google Pay et la révolution des paiements sur smartphone- Mais ces innovations ne bouleversent pas fondamentalement les circuits de paiements parce qu'elles ne concernent que l'interface client. Lorsque vous payez sur PayPal ou sur Apple vous donnez encore votre numéro de carte de paiement. Et donc l'argent est acheminé d'un compte bancaire à un autre, comme avant.

 Le vrai déclic a été l'annonce du projet Libra de Facebook, qui a changé complètement la nature de l'innovation, parce que le projet n'est plus centré uniquement sur l'interface client. C'est un projet global, fermé et autosuffisant puisqu'il y a à la fois un moyen de paiement, un mécanisme de stockage avec un porte-monnaie, et un réseau mondial qui permet d'assurer les transferts d'un endroit à un autre sans passer par les systèmes de règlements des banques centrales. Le projet présente des avantages pour les utilisateurs, mais l'apparition de circuits de paiement fermés dominés par les géants de la technologie présente des risques pour la concurrence comme pour la protection des données. Et si vous rajoutez à cela la désaffection vis-à-vis des billets dans beaucoup de pays et l'explosion des transactions en ligne, notamment avec le Covid, vous mesurez l'ampleur du changement. On voit les chiffres, c'est impressionnant. Les banques centrales doivent repenser leur logiciel et revoir leur rôle dans ce nouvel environnement. 

 Justement, comment voient-elles leur rôle ? 

 La situation est simple : si la BCE, la Fed et les autres banques centrales veulent continuer à remplir leur rôle vis-à-vis de la société, qui est d'assurer la stabilité financière et de faire en sorte que la politique monétaire puisse se diffuser partout dans l'économie, il faut qu'elles adaptent leurs modes d'intervention à la nouvelle donne numérique. Comme le dit Tancrède Falconeri dans le roman Le Guépard, "pour que tout reste comme avant, il faut que tout change ". La question, c'est comment continuer à assurer le bon fonctionnement des systèmes de paiement dans un environnement où ceux-ci ont radicalement changé. 

 La réponse de sept banques centrales, dont la BCE et la Réserve fédérale américaine, dans un récent rapport publié par la BRI, est que le moment est venu d'avancer, ensemble, mais chacun à son rythme. Il faut avancer sur les monnaies numériques, qui font partie de la solution. Il faut définir des principes communs et étudier ensemble les solutions technologiques. Mais chacun les mettra en œuvre à son rythme et selon ses spécificités. Les réponses ne peuvent pas être uniformes. Chaque pays a son propre système financier. Dans certains pays, les banques commerciales sont très présentes, dans d'autres moins. Ailleurs encore, beaucoup de gens n'ont même pas de compte bancaire. Les préférences en matière de moyens de paiement sont différentes selon les pays, de même qu'en matière d'anonymat des transactions. La monnaie est une question de souveraineté et toutes ces questions ne pourront être tranchées qu'après une consultation très large de la société.

 Quelles sont les banques centrales les plus avancées sur le sujet des monnaies numériques ?

 Certains pays ont une longueur d'avance, c'est vrai : la Chine, la Suède ou de petits pays comme les Bahamas en font partie. Ces pays ont déjà commencé à tester leurs monnaies numériques et les résultats sont intéressants.

 La zone euro est-elle en retard ?

 Dans la zone euro, contrairement à la Suède ou à la Chine, la demande pour les billets est encore forte. Leur rôle baisse comme moyen de paiement, mais ils restent un moyen d'épargne. Les gens continuent à stocker des billets sous leur matelas. Personne ne veut imposer aux consommateurs le choix de leurs moyens de paiement. La diversité est une bonne chose et elle favorise l'innovation. Le but est bien d'offrir le choix, ce qui implique de permettre aux consommateurs de continuer à payer avec une monnaie émise par la banque centrale. Car si les banques centrales ne font rien, on va vers un monde où la seule manière de payer votre café au coin de la rue sera de le payer soit par carte de crédit, soit par paiement mobile. Et ça c'est de la monnaie qui vient de votre compte bancaire, c'est donc de la monnaie émise par une banque commerciale et non par la banque centrale.

 La monnaie numérique de banque centrale est tout simplement l'équivalent numérique des pièces et des billets -  la monnaie la plus sûre qui soit, émise par une institution publique. Dans l'avenir, vous pourrez payer votre café de diverses manières : évidemment avec les billets et les pièces, qui resteront disponibles aussi longtemps que nécessaire, mais aussi avec les cartes bancaires, la monnaie numérique émise par la banque centrale, les systèmes de paiement comme Apple Pay, PayPal ou encore - quand un cadre règlementaire adéquat aura été décidé - avec Libra. Si vous voulez payer en bitcoin, pourquoi pas, si le commerçant et vous comprenez et assumez les risques liés à ce crypto actif.

 Si les banques centrales et les géants de la tech font du paiement numérique, les banques comme BNP Paribas ne risque-t-elles pas d'être progressivement évincées ?

 Bien sûr que non, les banques vont rester dans le jeu si elles se saisissent de ces opportunités pour proposer de nouveaux services à leurs clients.

 Mais les enjeux diffèrent en fonction du type de paiement. En France, pour reprendre l'exemple du café que vous payez au comptoir, entre votre compte bancaire et celui du cafetier, le circuit est relativement court et peu coûteux. Il y a un plafond sur les commissions de cartes de crédit et la BCE propose même désormais des transferts en temps réel qui ne coûtent aux banques que 0.2 centime d'euro par paiement - à elles de répercuter ce coût très faible à leurs clients.

 En revanche, les transferts d'argent entre pays restent très inefficaces. D'où le projet du G20 de simplifier et rendre moins coûteux les paiements internationaux. C'est très simple, si vous travaillez en France et faites un virement à votre famille restée en Afrique, ce transfert va passer par toute une chaîne d'intermédiaires. Il faut une banque correspondante, il faut faire une opération de change... Raccourcir ces circuits financiers est un vrai enjeu de développement et d'inclusion financière et je me réjouis que la communauté internationale s'y attaque enfin sérieusement.

 C'est d'ailleurs l'un des arguments du Libra. Personne n'envisage sérieusement que le Libra remplace l'euro dans les transactions du quotidien dans la zone euro. En revanche, dans tous les paiements internationaux, en particulier les transferts entre pays développés et pays en voie de développement, les monnaies numériques peuvent apporter des solutions, qu'elles soient privées - auquel cas elles devront être régulées de manière adéquate - ou émises par des banques centrales.

 Libra sera justement sur une blockchain. Est-ce indispensable ?

 Le débat est ouvert. Mais la blockchain n'est pas obligatoire. La monnaie numérique chinoise n'en utilise pas. Utiliser les infrastructures existantes de paiement en temps réel est une des options envisagée dans le récent rapport de la BCE sur la monnaie numérique. On peut aussi imaginer des solutions hybrides où les relations entre la banque centrale et les banques commerciales utiliseraient une blockchain mais la monnaie numérique serait distribuée aux particuliers par des voies plus traditionnelles. Tout est possible. On n'a pas d'idée préconçue, mais la blockchain fait bien sûr partie des options.

 Quel rôle le pôle d'innovation de la BRI joue justement dans ce secteur ?

 Le pôle d'innovation de la BRI est un laboratoire : notre rôle, c'est d'expérimenter. Par exemple, avec la Banque Nationale Suisse nous avons commencé à expérimenter une monnaie numérique interbancaire pour les transactions boursières et les institutionnels. Les premiers résultats seront publiés en décembre. Ce n'est qu'un début. Plus globalement, ce que nous essayons de faire c'est d'être sûr que tout le monde travaille ensemble, c'est d'animer la coopération internationale. 

 La force de la BRI c'est d'avoir 62 banques centrales membres qui représentent le monde entier, de l'Europe à la Chine et des États-Unis au Vietnam. Il faut bien avoir en tête que les discussions sur les monnaies numériques sont compliquées parce qu'elles touchent à la souveraineté et à la sécurité. Il y a de gros enjeux, donc un risque de chacun pour soi. La BRI est un endroit neutre où tout le monde peut discuter de ce qui est le mieux pour le bon fonctionnement de l'économie mondiale.